Contribution


26 juin 2012

De la niaiserie politique : le sot métier (La Pédagogie du non IVème partie)

«  il est dans les mœurs d’un sot de s’extasier à toute parole  ». (Héraclite)

A l’angle du foyer Mokpokpo et du boulevard de l’armée dans le quartier énigmatique de Tokoin Gbadago non loin du lieu où l’ancien chef d État togolais tint la réunion de conspiration contre le premier président élu - qui fut assassiné en l’an 1963 par les Français et dont le meurtre fut revendiqué par l’ex sergent de l’armée colonial ; lequel sergent au destin sinueux prit la tête du Togo et y demeura trente huit bonnes années - vint mourir la rue Dagobert, rue aux sept millions de moustiques avec ses caniveaux puants et ses nids de poule à n’en point finir. Là, au confluant de toutes les odeurs, un petit homme rondouillard, ventre devant, tint son café. Le commerce se résumait à la vente de boissons chaudes accompagnées de pains beurrés ou parfois d’omelettes servies sur place.

Pour tout mobilier : deux longues banquettes au milieu desquelles s’étalait une table non moins longue de trois milliers de millimètres. La table, ostensiblement vernis, était recouverte d’une toile cirée transparente. On pouvait lire, écrit d’une main de calligraphe soigneux et étirée le long du meuble, cette formule mystérieuse : il n y a pas de saut métier.

Pour un client régulier qui sait à peu près lire -comme la moitié de la clientèle de ce bonhomme ordinaire-, cette phrase lut et relut finit par se graver dans l’esprit. Pareils, ces slogans sonores poussés à bout de souffle par les play-boys et autres glamours fonctionnaires-animateurs. Il n’y a pas de saut métier.

Bien qu’à l’époque je ne sus vraiment pas ce que cela signifiait, il me paraissait évident, vu le quotidien de cet État enserré entre l’ex Dahomey et le Ghana que quelque chose manquait sur ce bout de lopin. Je surpris plus d’une fois des apartés où il se murmurait la question de mal gouvernance, de démocratie et de rapine institutionnalisée. Tito en tout cas sentit la nécessité d’en parler à tout le monde. De l’écrire plus exactement. C’était clair que quelque chose manquait. Absolument. Je le savais donc moi aussi. Voyons ! Si à l’humanité il ne manquait rien, il me semblerait bien absurde qu’on rêvasse perfectibilité. J’ose même penser dans ma tête d’enfant que c’est dans l’absence que s’érigerait Dieu. Pour cette raison fondamentale, je priais souvent le Père magnanime de me donner non pas le pain sans mie, mais plutôt une grande quantité de biscuit !

 Et puis un métier qui saute ou un métier de sauteur... les funambules, les trapézistes et toute la gent des cirques ne jetaient-ils pas le doute sur l’universalité de cette belle formule ? Mais Tito affirmait qu’il n’y en avait pas, de saut métier. Le pauvre homme ! Et si c’était Voltaire qui l’écrivit ?     Un matin d’Octobre, alors que nous étions à deviser autour d’une table de jeu de belote, à railler des majorettes présidentielles qui rataient plus souvent leur numéro et qui, au lieu d’un mouvement d ’ensemble, font du mouvement dansant ; quelqu’un sortit, en prenant un air de savant, la terrible phrase : «   il n y a pas de saut métier  ». Un silence respectable s’ensuivit. Puis, quelques congratulations de joueurs franchement admiratifs ; ensuite des palmes pour la sagacité et le lettrisme certains du petit savant. Enfin le jeu repris et ne fut interrompu que trente minutes plus tard lorsqu’enfin la mémoire me revint :

« mele o mele o cococo ; je t’ai eu demi savant. Dis, avoue que t’as lu ce dicton sur la table du vendeur de café ! » lançai je comme si le fait de l’avoir lu quelque part enlève à ce dicton son à-propos et plus encore son sens. Toujours est-il que l’ami s’en offusqua . Embarrassé et contrarié par ce contre-pied, il devint pâle comme un beau parleur prit en flagrant délit de mensonge !

Ces choses là arrivent souvent aux très jeunes qui rêvent toujours de l’inédit et sont prompts à relever les défis de témérité. Mon savant pour autant ne prétendait pas avoir inventé la formule et personne ne crut bon de l’en questionner outre mesure. Et moi, au début, fier d’avoir apporté la contradiction, je me retrouve bête comme le pet d’un coq. Suis-je assez lucide à concevoir qu’il inventât en ce temps moderne le fil à couper le beurre ? A vouloir paraître toujours original, on finit par dire n’importe quoi comme ces fils du Togo qui, à force de vouloir inventer le dialogue, inventèrent la « dialoguerie » comme le disait si bien le poète Sobo et devinrent à la fin comme le renégat du «  plus Grand parti de l’opposition   » selon les sondeurs sans sciences. L’opposant togolais et au delà africain est un piètre joueur de martingale  ! c’est-à-dire un joueur qui perd chaque fois et à chaque fois augmente en doublant, triplant, quadruplant la mise dans l’espoir de gagner un jour et de récupérer la cagnotte qui dans le meilleur des cas équivaut à peine à ses mises précédentes si toutefois jamais il gagne ! En définitif on s’enferme dans l’illusion du gain en perdant et perdant bêtement et toujours : on revendique par ici successivement puis simultanément la victoire à une élection bâclée, la réintégration des députés évincés du parlement, la constitution d’un groupe parlementaire, les règles du jeu démocratique, le dédommagement des députés chassés comme de vils parasites de la république, la révision de la constitution, le rétablissement de l’ancienne constitution plébiscitée en 1992 par le souverain peuple, la réécriture du code électorale, le dialogue et médialogue, le dialogue exclusif ou celui inclusif qui écarte pourtant une frange de partis politiques, puis le tout et ensuite une partie seulement…etc.

en criant à se rompre les veines sur tous ceux qui refusent de s’agréger dans ce troupeau bêlant laissé à vau l’eau. Par finir on accepte les mêmes pourvu qu’ils s’habillent de neuf ! Le rassemblement du Peuple Togolais(RPT) au pouvoir muer en UNIR devient par magie très fréquentable. Aussitôt l’organisation de la société civile Front Sage qu’on s’était donné toutes les peines à diaboliser prenait elle le manteau « Sauvons le Togo », que déjà on s’y précipite, la cuvette tendue vers l’État pour demander des sous, ignorant les causes, s’attaquant ridiculement avec une rage démentielle aux effets !

Au bout de compte et jusqu’à ce jour, l’opposition togolaise n’a obtenu que dédain sur dédain, humiliation sur humiliation, soufflets et bastonnade sur mesure tandis que hagarde la plèbe les regarde comme des animaux emmenés de force à la foire de Togo 2000. Il n’y a pas de saut métier !     Et moi enfant, je multipliais bavure sur bavure à partir de cette seule formule : il n y a pas de saut métier . Moi le connaisseur dont l’érudition se résumait à cette formule malencontreuse. Moi dont l’analphabétisme et l’ilotisme sont ourlés d’un pédantisme niais dont voici la plus simple expression :   Quelques jours après ce qui, à mes yeux d’enfant n’était qu’une triste mésaventure, nous fîmes une dictée en classe où apparut la phrase qui me rappela mon beau proverbe" j’écrivis sans hésiter : " mon saut d’eau se brisa sur le bord du puis " L’enseignant releva deux fautes graves ; donc deux coups de palmatoire de plus. J’en recevais d’ailleurs beaucoup en ces années là. J’attribuai mécontentement une des fautes au vendeur de thé qui-ne-sait-pas-parler-français. il fallait écrire PUITS ET SCEAU. Le soir je pris un marqueur à encre indélébile et discrètement corrigeai sur la table la grave faute de ce vendeur de thé. Désormais il n’y aura plus de " sceau métier ". Ce qui compliqua ma compréhension du dicton au point que je renonçai à en chercher un sens. Les métiers de fabriquant de sceau « tokavito » ou de ceux qui garde ces ustensiles et qu’on nomme garde des sceaux, j’en connaissais foison par-dessus tout.

Du reste, La Providence a décidé, le pensais-je vraiment à cette époque, de mettre un terme à cette histoire bizarre de sceau et de saut qui me turlupinait. Elle la régla d’une manière fort triste : Un matin de lendemain d’un couvre feu, la nouvelle m’atteignit de plein fouet au visage : Tito est mort ! Mort, fauché la veille, peu avant le début des couvre feus, par une balle perdue tirée d’on ne sait où, qui le projeta, visage en premier, dans les braises de son poêle. Le jeune caïman qui chauffait les gosiers le soir et distribuait sourire et mille affabilités mourut d’une mort qui n’était visiblement pas la sienne. Le trépas vint lui brûler méchamment le visage, et fit répandre dans le quartier cette odeur persistante de chair brûlée qui traîne encore au jour aujourd’hui hui.

Il faut dire, jusqu’à la veille encore, l’écriture furtive qui corrigea la terrible faute était toujours là, bien remarquable. Même que feu Tito, selon ce qui se raconte dans l’entourage, se plut à quereller son frère le calligraphe qui-ne-sait-pas-parler-français pour l’avoir humilié en écrivant une autre langue à la place du français « vrai-vrai ». Lui et moi sommes d’accord qu’ il n’ y a pas de sceau métier .

En progressant dans la science qu’on m’inculquait depuis l’âge de trois ans, bien des années plus tard après la mort du regrettable vendeur j’en suis venu à comprendre qu’au lieu de me donner la peine d’aller chercher un marqueur, de procéder comme un voleur pour salir la table de Tito, j’aurai pu m’asseoir plus souvent sur le mot et qu’on me lise avec le reste de la phrase. Parce qu’en effet je me retrouvai sot, bien sot. Pensez-y ! Sommes-nous convaincus que personne parmi tant de clients n’avait lu et remarqué la faute ? Pourtant !

J’ai compris, désormais assimilé, qu’il y a une forme de sottise gravissime à étaler impudiquement une connaissance qu’on prétend avoir. Qu’à la fin, ceux qui parlent tout le temps ne sont pas forcément ceux qui savent. Et disons le nous encore, à voix basse : dans ce Togo- Afrique qui dresse ostensiblement le lit aux conspirateurs, où il est de plus en plus difficile de se taire que de parler, la vertu ne procédera jamais de l’ignorance contagieuse de gourous affairistes en quête de fidèles. Il n’y a pas de sot métier, il n’y a que de sottes gens.  

Anani Alex Gomez Logo

Conseiller en communication de 3G

Journaliste, communicologue.


Vous avez dit

1    2012-06-27 04:24:44   Michel Kinvi

  • Quel beau texte !

2    2012-06-27 21:06:58   Mitimi2

  • L opposition mexicaine dirigee par Vixente Fox avait pris 75ans pour evincer le parti dictatorial au pouvoir en son temps. Mr. Gomez, tu es Togolais comme tous ces opposants qui perdent tout le temps. Mets ton genie a contribution ; si possible prends le devant de la lutte. La forme tres belle, le fonds nul. Je prefere les grands freres Togoata, Zinsou et Epou et leurs derniers textes respectifs, sans langue de bois. Nous y reviendrons

3    2012-06-27 21:08:56   Khephren

  • « En définitif on s’enferme dans l’illusion du gain en perdant et perdant bêtement et toujours : on revendique par ici successivement puis simultanément la victoire à une élection bâclée, la réintégration des députés évincés du parlement, la constitution d’un groupe parlementaire, les règles du jeu démocratique, le dédommagement des députés chassés comme de vils parasites de la république, la révision de la constitution, le rétablissement de l’ancienne constitution plébiscitée en 1992 par le souverain peuple, la réécriture du code électorale, le dialogue et médialogue, le dialogue exclusif ou celui inclusif qui écarte pourtant une frange de partis politiques, puis le tout et ensuite une partie seulement…etc. en criant à se rompre les veines sur tous ceux qui refusent de s’agréger dans ce troupeau bêlant laissé à vau l’eau. (…)J’ai compris, désormais assimilé, qu’il y a une forme de sottise gravissime à étaler impudiquement une connaissance qu’on prétend avoir. Qu’à la fin, ceux qui parlent tout le temps ne sont pas forcément ceux qui savent. Et disons le nous encore, à voix basse : dans ce Togo- Afrique qui dresse ostensiblement le lit aux conspirateurs, où il est de plus en plus difficile de se taire que de parler, la vertu ne procédera jamais de l’ignorance contagieuse de gourous affairistes en quête de fidèles. Il n’y a pas de sot métier, il n’y a que de sottes gens. »

    Salut Michel, salut Alex….

    Quelle classe !!! J’ai toujours lu tes quelques publications sur ce site et j’avoue que tu as un style d’un grand écrivain…sincèrement la beauté de ce texte et des précédents n’est même plus à démontrer. Tu sembles posséder un immense talent de grand romancier….cherches-toi mon frère. Bonne chance…

    Vie, Santé, Force et Unité !

    EB_Toutmosis3 alias Khephren !

    « L arme la plus puissante entre les mains de l oppresseur est la mentalité de l opprimé » Steve Biko



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